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Forêt de pins d’Alep et de chênes verts dans les Bouches-du-Rhône (crédit photo: D. Afxantidis/Forêt Méditerranéenne)

Face au changement climatique, la forêt, le carbone… et l’humain!

 

Comment maximiser la contribution des forêts à l’atténuation du changement climatique ? L’objectif carbone est légitime, mais n’oublions pas tous les autres biens et bienfaits de la forêt, et, surtout pas, l’humain. 

Ce n’est pas la forêt qui sauvera le monde du changement climatique. La priorité des priorités est de limiter notre consommation d’énergies fossiles, de réduire nos émissions et d’imaginer un nouveau mode de développement plus sobre en carbone, plus respectueux de la nature, plus juste, plus sage.

Mais, à ce combat, la forêt apporte une contribution non négligeable. À travers les cinq « S » de la séquestration dans la biomasse vivante et dans les sols, du stockage dans les produits bois et de la substitution à la fois énergie et matériau.

L’idée est simple et intuitive. Les arbres sont faits de carbone à partir du CO2 de l’atmosphère ; la forêt séquestre ainsi le carbone dans la biomasse vivante et dans le sol : ce sont les deux premiers  « S ». L’emploi du bois dans toute la diversité de ses usages, la construction, les meubles ou le papier, permet de prolonger le stockage du carbone, avec des durées plus ou moins longues selon les usages : c'est le troisième « S ». Utiliser le bois à la place de matériaux plus consommateurs d’énergie ou en substitution d’énergies fossiles permet d’éviter des émissions de CO2 : ce sont les deux derniers « S ». Et le postulat est de jouer avec ces cinq « S » à la fois.

Selon quel dosage ? Et quel calendrier ? Faut-il privilégier la séquestration en forêt et, comme nous y invite le rapport Laisser vieillir les arbres : une stratégie efficace pour le climat, ne surtout pas augmenter le niveau de récolte de bois ? Ou serait-il plus approprié d’activer ensemble les cinq « S » et, ensemble aussi, l’aujourd’hui et la longue durée forestière à travers une sylviculture de récolte, de renouvellement et de renforcement de la résistance et de la résilience des peuplements ?

Séquestration, stockage, substitution : des chiffres sur le carbone, la forêt et le bois

Il est évidemment essentiel de chiffrer ces différents registres : à quel niveau se situent-ils ?

Dans le projet d’édition 2020 des indicateurs de gestion durable des forêts françaises métropolitaines (IGD 2020), la contribution des écosystèmes forestiers et de la filière forêt-bois à l’atténuation de l’effet de serre (indicateur 1.4 des IGD 2020) est actuellement évaluée, pour la France métropolitaine, à 118 millions de tonne-équivalent CO2 (MteqCO2) par an se décomposant de la façon suivante :
– séquestration en forêt : 83 MtCO2, dont biomasse vivante (63 MtCO2) et matière organique du sol (20 MtCO2) ;
– stockage dans les produits bois : 2 MtCO2 ;
– substitution : 32 MtCO2, dont émissions évitées « transformations BO-BI* » (20 MtCO2) et émissions évitées « énergie » (12 MtCO2).

À ce jour, la séquestration en forêt représente la part majeure de cette contribution, 70 % du total. La contribution du stockage dans les produits bois est très faible, inférieure encore à 2 % ; en revanche celle de la substitution est conséquente, 27 % du total.

Des chiffres les plus sûrs possible

Ces chiffres sont précieux. Sont-ils fiables ? Comment ont-ils été calculés ? À partir de quelles données ? Sur quelles hypothèses, quelles modélisations, quelles méthodes de calcul ?

Les données de l’inventaire forestier sont de plus en plus solides pour la biomasse aérienne. En revanche, la connaissance reste encore très limitée sur les sols et la séquestration du carbone qui s’y opère : des travaux de recherche sont nécessaires pour mieux cerner ce compartiment.

L’évaluation du stockage de carbone dans les produits bois se heurte à beaucoup d’inconnues et d’incertitudes, et les méthodes actuelles minimisent sans doute le résultat. En intégrant le décalage temporel entre les émissions, l’approche dynamique permet de rendre compte de l’effet du stockage temporaire.

L'appréciation des émissions évitées (la substitution) fait appel à des hypothèses, des scénarios et des comparaisons de scénarios, des modélisations qui, tous, ont leur justification… et leurs limites. Le chiffre de 32 MtCO2 est contestable au motif qu’une évaluation impose une comparaison entre deux scénarios et qu’un calcul sur les émissions évitées du fait de l’emploi du bois en BO, BI ou BE* ne peut être rigoureux si l’on ne connaît pas la destination finale de chaque produit issu du bois. Des indicateurs plus ciblés restent à définir.

De même, il faut regarder de plus près la question de la neutralité carbone du bois et le décalage de temps entre le déstockage provoqué par la coupe et la reprise de la séquestration avec la nouvelle génération d’arbres. De nombreuses questions restent encore posées. Il faut des chiffres. Mais jusqu’où peut aller la science dans cette évaluation ? Surtout, prenons garde à ne pas réduire la forêt à une machine automatique à fixer du carbone ! Ne perdons pas le « multi-regard » qui s’impose au niveau du peuplement forestier.

La Boiserie, salle polyvalente à Mazan (Vaucluse) qui met en œuvre du pin noir, du pin à crochet, du cèdre (crédit photo: LM Duhen)
La Boiserie, salle polyvalente à Mazan (Vaucluse) qui met en œuvre du pin noir, du pin à crochet, du cèdre (crédit photo: LM Duhen)

Le carbone… et tant d’autres bienfaits !

La forêt c’est le carbone, mais c’est tant d’autres choses encore. Dans cette réflexion sur le carbone, n’oublions pas :

– l’ensemble des biens et des services portés par la forêt, le bois et les produits ligneux autant que l’eau, les sols, les paysages, et, bien sûr et au premier rang, la biodiversité – celle-ci n’est-elle pas l’assurance du bon fonctionnement de l’écosystème forestier ? ;

– l’objectif d’une économie moins carbonée et celui d’une construction dans laquelle le bois prend une place beaucoup plus importante ;

– l’ambition d’un développement territorial équilibré et durable axé sur la forêt et le bois, sur l’emploi, les activités économiques, la valeur ajoutée et la qualité de la vie que la forêt et ses produits autorisent ;

– ni non plus, hélas, la perspective croissante de risques liés aux tempêtes, aux incendies, aux attaques parasitaires qui peuvent ravager de vastes peuplements forestiers.

C’est tout cela qu’il faut intégrer dans les décisions de politique forestière et de gestion des peuplements. Oui, il faut agir. Avec sagesse et équilibre, bien sûr ; mais ne rien faire, laisser les choses aller « au fil de l’eau » serait coupable. Face au changement climatique, et à sa rapidité, il faut accompagner les peuplements forestiers vers plus de résistance, plus de résilience.

Le modèle serait ainsi composé d’un accroissement d’une gestion forestière durable, multifonctionnelle, équilibrée et appropriée à chaque massif, en même temps que d’une hausse de l’emploi du bois dans le respect de la hiérarchie des usages. Jouons donc avec les cinq « S » à la fois. Dans cette perspective, demain, la substitution est appelée à accroître ses effets bénéfiques. Le stockage dans les produits bois également, notamment avec une politique ambitieuse de construction bois : la nouvelle réglementation environnementale 2020 devrait soutenir cette dynamique. La séquestration dans la biomasse vivante à travers cette gestion dynamique baissera momentanément, tout en restant à un haut niveau. Il vaut mieux qu’elle se réduise quelque peu dans le cadre d’une gestion durable de qualité, plutôt que de s’effondrer brutalement sous le coup d’une tempête ou d’un incendie majeur !

Une forêt « heureuse ». Plaidoyer pour la sensibilité

Le carbone, oui, car la forêt a un rôle à jouer dans le combat contre le changement climatique. Mais, sans oublier toutes les autres composantes de la forêt. Et sans oublier l’humain. Sans oublier le territoire, le sensible, la vie.

Attention à la dérive mathématique ! Dans son ouvrage Pour une écologie du sensible**, Jacques Tassin nous met en garde : « La Nature (…) ne se laisse pas mettre en équation. Empreinte d’une vision mécaniste du vivant, l’écologie scientifique ignore trop souvent la dimension humaine et sensible de notre rapport à la Nature. » Avec le carbone forestier, on est typiquement sur cette mise en équation de la forêt : veillons à ce qu’elle ne nous prive pas de l’essentiel, les autres biens et services de la forêt, l’aménagement du territoire, les paysages et la qualité de la vie... Oui, ne laissons pas « ériger des murs de données qui ne nous permettent plus de voir ni d’écouter les manifestations du vivant », « de percevoir les dimensions sensibles du vivant** ».

Charles Dereix, président de l’association Forêt méditerranéenne

* BO : bois d’œuvre. BI : bois d’industrie. BE : bois énergie.
** Tassin J., Pour une écologie du sensible, Odile Jacob, 206 p., février 2020.



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Rubrique humoristique et satirique de la forêt et du bois



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