Dispositif expérimental sur le domaine départemental de Castillonville, le 9 septembre 2026, et où les fougères pointent déjà à travers le tapis des aiguilles tombées et roussies par le feu de l’été (crédit photo: Inrae)
Dispositif expérimental sur le domaine départemental de Castillonville, le 9 septembre 2026, et où les fougères pointent déjà à travers le tapis des aiguilles tombées et roussies par le feu de l’été (crédit photo: Inrae)

Les forêts et les incendies dans les Landes de Gascogne: vers de nouvelles grilles de lecture

 

La combinaison et l’intensification des aléas mettent à l’épreuve le système de prévention et de lutte face au risque des feux de végétation, ainsi que nos connaissances. Cette situation inédite amène à repenser les enjeux de recherche, en tenant mieux compte des interactions entre les risques, et en adoptant une vision territoriale. C’est l’objet d’un cahier scientifique et technique à destination des décideurs, gestionnaires et citoyens.

Face à une catastrophe qui détruit en quelques heures des dizaines de milliers d’hectares de forêts, mais aussi des dispositifs expérimentaux et des ressources génétiques constitués depuis plusieurs décennies, quelle peut être la contribution de la recherche ? Cette interrogation ouvre le préambule du cahier scientifique et technique piloté par l’institut Inrae et rédigé en août 2026 par un collectif de chercheuses et de chercheurs suite aux feux extrêmes des Landes de Gascogne. Ce document rassemble les connaissances disponibles et les rend accessibles au plus grand nombre sur la plateforme HAL. Il vise à mieux comprendre ce que ce type de désastre révèle de la vulnérabilité des forêts et des territoires face au dérèglement climatique. Cette responsabilité scientifique revêt une importance particulière, lorsque l’urgence pousse à simplifier les explications et à privilégier les réponses immédiates. Il était donc essentiel de comprendre les causes des incendies et leurs conséquences, de distinguer ce que la science permet d’établir de ce qui relève des choix de société. Cette analyse a mobilisé plusieurs disciplines, à des échelles allant de la parcelle au territoire.

Une lecture interdisciplinaire face aux feux de forêt

Un message traverse l’ensemble de ce cahier : le risque incendie ne se comprend pas en silos disciplinaires. Le climat, la végétation, les sols, l’eau, les pratiques sylvicoles, l’économie forestière et l’organisation du territoire sont étroitement liés. Comprendre le risque d’incendie suppose donc d’étudier leurs interactions à différentes échelles, de la parcelle au territoire. Ces interactions influencent la probabilité qu’un incendie se déclare, son intensité et sa propagation. L’ampleur des dommages dépend aussi de l’exposition et de la vulnérabilité des écosystèmes, des populations et des infrastructures.

La recherche de responsables uniques masque trop facilement cette complexité, qui ne doit pas non plus effacer la hiérarchie des causes, le dérèglement climatique constituant le premier facteur qui accroît la probabilité de conditions favorables aux feux extrêmes.

Cette combinaison de facteurs climatiques et territoriaux met en évidence les limites d’un système de prévention et de lutte longtemps efficace pour maîtriser les feux naissants, mais qui ne peut suffire à lui seul face à l’évolution des conditions de risque. L’intensification des sécheresses chroniques et des canicules, en favorisant l’assèchement du combustible, accroît en effet le risque de propagation rapide et réduit les possibilités de maîtriser les incendies dès leur déclenchement. À ces conditions climatiques s’ajoute une vulnérabilité façonnée au fil du temps par la création et la transformation du massif forestier : drainage puis afforestation (boisement), développement de l’urbanisation et du tourisme, reconstitutions forestières après deux tempêtes majeures récentes, ont transformé les paysages en profondeur. À titre d’exemple, la forte présence de jeunes peuplements issus de renouvellements forestiers consécutifs à la tempête de 2009 illustre comment les réponses à un aléa de grande ampleur peuvent homogénéiser un paysage et contribuer à sa vulnérabilité face à l’incendie.

Organisé en cinq parties, ce cahier présente tout d’abord l’évolution actuelle et future de l’activité des feux dans les Landes de Gascogne, ses déterminants et la caractérisation de l’aléa dans un contexte de dérèglement climatique. Il examine dans un second temps les facteurs de vulnérabilité de la pinède landaise, en abordant les caractéristiques et capacités d’adaptation du pin maritime ainsi que le rôle de la structure, du renouvellement des peuplements et de l’organisation du territoire au regard de la vulnérabilité du massif. La troisième partie explore le rôle de l’eau dans le fonctionnement du massif et les interactions entre cycle de l’eau, sylviculture et aménagement du territoire, en particulier la disponibilité en eau des sols, le rôle de la nappe phréatique et le drainage. La quatrième partie rassemble les leviers d’adaptation, du renouvellement et de la gestion des peuplements à l’aménagement du territoire et aux politiques forestières. Enfin, la cinquième partie analyse les conséquences écologiques et socio-économiques des incendies, ainsi que les actions permettant d’en limiter les effets à court et moyen termes.

Une lecture élargie de la parcelle au territoire

Cette synthèse montre que les recherches en écologie menées depuis les années 1960 à l’échelle de la parcelle ont produit des connaissances sur le fonctionnement des peuplements de pin maritime, leur productivité, le stockage du carbone et la biodiversité.

En termes d’impact, les travaux notamment menés en génétique et en sylviculture ont contribué à la création de variétés améliorées et de référentiels sylvicoles et ont permis de doubler la productivité du pin maritime.

Des recherches plus récentes ont porté sur les mélanges d’essences, la gestion du sous-bois, le maintien de la fertilité des sols et les effets de la densité des peuplements sur leur alimentation en eau. Elles ont également éclairé les mécanismes de résistance au vent, à la sécheresse et aux bioagresseurs, comme plus récemment les interactions entre le nématode du pin (Bursaphelenchus xylophilus) et son insecte vecteur du genre Monochamus.

Appuyés sur des réseaux expérimentaux et des observations de long terme, ces résultats ont permis d’alimenter des modèles de dynamique forestière et des outils d’aide à la gestion, tout en précisant les possibilités et les limites de l’adaptation des peuplements aux changements globaux. Mais, nous entrons aujourd’hui dans une période inédite, marquée par la combinaison et l’intensification d’aléas qui mettent à l’épreuve les connaissances acquises, les outils développés et les capacités d’anticipation de la recherche.

Cette évolution impose de travailler à l’échelle du paysage et du territoire, où se combinent des dynamiques qui dépassent les limites des propriétés forestières. Les possibilités de propagation du feu dépendent notamment de l’organisation spatiale des peuplements forestiers, en particulier de la forte présence de peuplements jeunes et homogènes et de la continuité des combustibles, qui peuvent favoriser son ampleur. À l’inverse, la présence et la distribution des milieux humides et des espaces agricoles peuvent contribuer à le ralentir ou à en limiter l’extension. Enfin, la configuration des interfaces entre forêt et habitat intervient à la fois sur les possibilités de propagation du feu et sur les conditions d’intervention.

À ces effets spatiaux, s’ajoutent les interactions entre les différents risques : une intervention destinée à réduire la vulnérabilité à un aléa peut en effet accroître la vulnérabilité à un autre. Ces interactions ouvrent de nouvelles questions de recherche à l’échelle du territoire, au croisement de l’écologie, de l’hydrogéologie, des sciences du climat, de la sylviculture et des sciences humaines et sociales. L’enjeu est de comprendre comment elles influencent la vulnérabilité du massif et sa capacité à se rétablir après une perturbation, ainsi que leurs conséquences sur la biodiversité, le stockage du carbone et la production de bois.

L’eau, révélatrice des interactions entre échelles spatiales
À l’échelle de la parcelle, la densité du peuplement par son effet sur l’évapotranspiration et le drainage influencent la consommation et la disponibilité en eau. À l’échelle du territoire, ces effets se combinent à ceux du réseau hydrographique, des zones humides et des autres usages de l’eau, pour déterminer le fonctionnement hydrologique dont dépend, en retour, l’alimentation en eau de chaque peuplement.

Comprendre les dynamiques de vulnérabilité et de résilience suppose enfin de considérer les sociétés qui y habitent et organisent ces territoires. Le cahier aborde aussi les dimensions sociales et institutionnelles. L’implantation des habitations, les usages du sol, les pratiques des propriétaires, la perception du risque et la coordination entre acteurs influencent l’exposition des populations et des biens, l’efficacité de la prévention, la gestion de crise et les trajectoires de reconstruction. Les sciences humaines et sociales permettent de comprendre comment les conditions économiques, les représentations collectives, les cadres institutionnels et les rapports entre acteurs facilitent ou freinent l’action et contribuent à façonner les trajectoires futures du territoire. La résilience du massif forestier landais ne relève donc pas seulement de la seule capacité des peuplements forestiers à résister aux aléas, mais aussi de l’organisation spatiale des parcelles à l’échelle du paysage, ainsi que de la capacité collective à faire évoluer les pratiques et les organisations territoriales face aux risques qui se transforment.

Christophe Plomion et Céline Meredieu
Inrae, unité mixte de recherche UMR Biogeco



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