Illustration Forestopic. À partir de l’estampe: Harpie chassée de la forêt de Rambouillet, anonyme, vers 1830, CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet
Illustration Forestopic. À partir de l’estampe: Harpie chassée de la forêt de Rambouillet, anonyme, vers 1830, CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

Changements climatiques et sanitaires: rafistoler et raccommoder les forêts

 

De l’art de poser des dabons, rapiécer, rafistoler et raccommoder les forêts…

Comme tous les gamins de ma génération, j’ai eu une grand-mère qui raccommodait : les chaussettes bien sûr, mais pas que. Mon grand-père maçon travaillait à genoux dans la pierre et la chaux et usait beaucoup ses vêtements. Alors ma grand-mère lui dabonnait ses culottes. Un dabon ? Vous ne savez pas ce que c’est : mais vous sortez d’où ? En langue bretonne du pays de Vannes, c’est une pièce de tissus récupérée et pas trop usée qu’on coud sur une partie trouée. À la fin, les pantalons finissaient par devenir un ensemble de pièces dabonnées les unes sur les autres, de couleurs diverses et dont il ne restait plus grand-chose du pantalon d’origine, mais ça restait le même. Il paraît que pour les cathédrales et les châteaux, c’est aussi ce qui arrive.

Quel rapport avec la forêt ? Patience…

Comme le disait La Fontaine, grand maître des forêts, mais qu’on ne vit guère au bureau ou dans les parcelles, tous n’en mourraient pas mais tous étaient frappés.

En dehors de cas extrêmes, les arbres ne meurent pas tous en même temps dans une parcelle. Cela se produit certes – épicéas communs en plaine, châtaigniers… –, mais reste encore rare. En fait, une forêt qui souffre se troue, perd certains arbres, pas d’autres, parfois une espèce entière, alors que les autres survivent. Elle s’en va par morceaux, tandis que des jeunes s’installent.

Combien d’hectares sont dans cette situation ? Difficile à dire, j’avancerais 5 à 7 millions d’hectares, plus ou moins fortement atteints. Que faire ? Première approche de logique agricole : on coupe tout et on plante autre chose, en 10 ans ou même 20, en espérant qu’au-delà de ces 7 millions d’hectares, les autres se tiennent tranquilles et en bonne santé, on peut toujours le croire et l’espérer.

À écouter certains, ce ne serait qu’une question de volonté et de budget. Le plan de relance ne représente que 1 à 2 % du budget total de ce qu’il faudrait pour replanter, si on partait en replantations en plein (c’est-à-dire où l’on installe tous les jeunes plants dans un grand espace, sans arbres au-dessus leur donnant de l’ombre).

Il va falloir aussi désormais accompagner et aider les forêts de manière nouvelle et innovante : garder ce qui s’y trouve tant que c’est vivant et que ça pousse, renouveler par régénération naturelle ce qui vient, et planter dans les trouées issues de dépérissement, et sans même savoir longtemps à l’avance où ça se produira. On doit désormais le faire avec des incertitudes sur ce qu’on doit garder, quand et où couper pour satisfaire les besoins en bois et éviter d’attendre les dépérissements irréversibles dégradant la valeur du bois. On ne sait pas vraiment non plus avec certitude ce qu’il faut introduire à la place et par quelles méthodes.

Aujourd’hui, faute de mieux je dirais, on part souvent sur les méthodes du Fonds forestier national (FFN) d’avant les changements climatiques et sanitaires. Je doute qu’on reste longtemps sur ces méthodes. On va devenir des forestiers pragmatiques, suivant la situation au fur et à mesure de son évolution, raccommodeurs, rafistoleurs, rapiéceurs de forêts, incertains et s’ajustant sans cesse : des marins caboteurs dans le brouillard et les courants contraires. Forestiers : soyons décidés, proactifs, mais modestes et ouverts. Citoyens : soyons bienveillants, aidons les forestiers et cherchons à comprendre et à partager les problèmes. Bien malins et bien prétentieux ceux qui viendront dire : il n’y pas de doute, il faut faire comme ci et surtout pas comme ça.

Chez les forestiers, il y a une belle proportion de bretons, pas tant que de forestiers dans l’Est mais en proportion du taux de boisement, ce n’est pas si mal. Peu parlent le breton du pays vannetais. Alors, ils ne savent pas ce que ce sont des dabons : ils parlent de mosaïque. À y bien réfléchir, ça doit être à peu près la même chose.

Hervé Le Bouler


La rubrique Charpente et racines,
À la rencontre des forêts de France, de ses femmes et de ses hommes.
La charpente et les racines, ce sont les branches charpentières de l’arbre, le bois et le patrimoine, l’ancrage.