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Illustration Forestopic. À partir de l’estampe: Harpie chassée de la forêt de Rambouillet, anonyme, vers 1830, CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

Changement climatique: quand les arbres jouent à cousinade et fête des voisins

 

La cousinade : qui ne connaît pas ces grands rassemblements, en général d’été, où tous les descendants d’un couple d’anciens, et les « pièces rapportées », se rassemblent au pays d’origine ? La fête des voisins, c’est un peu pareil, sauf que les liens familiaux ne sont pas le critère de rassemblement, il importe seulement de vivre au même endroit. Quel rapport avec la forêt ? Patience…

Ces derniers mois, on a vu fleurir les tribunes sur les plantations d’arbres en forêt. On y retrouve les éléments classiques des débats sur la relation entre la plantation et le modèle de forêt, avec ses impacts sur les paysages et la nature. Le débat part souvent d’une distinction entre espèces d’arbres, autochtones ou exotiques. L’autochtone est alors l’espèce qui est là depuis tellement longtemps qu’on n’imagine pas que ce ne soit pas de tous temps et l’exotique, l’espèce dont on se souvient que l’homme l’a introduite.

Mon point de vue est qu’il faut privilégier les essences autochtones à condition de s’entendre sur la notion d’autochtonie. Considérer que l’essence autochtone est uniquement celle qu’on a « toujours » connu localement présente, c’est ne pas voir la forêt plus loin dans le temps que du bout de notre nez d’humain. Le temps des arbres et des forêts n’a rien à voir avec celui des hommes, il se compte en centaines de milliers d’années.

Les essences constitutives des paysages forestiers autochtones actuels étaient toutes présentes en Europe et autour de la Méditerranée il y a 2,5 millions d’années lorsque les phénomènes d’alternance glaciaire régulière ont commencé à se produire. On compte une grosse dizaine d’épisodes glaciaires intenses, séparés par des périodes interglaciaires ; les écarts de température moyenne y sont de l’ordre de 5 à 10 °C. Comme pour toute la biodiversité et pour rester dans leur niche écologique, les essences forestières ont suivi le climat et se sont déplacées du nord au sud et d’altitude vers les plaines et vice versa.

L’histoire des forêts européennes est celle d’un nomadisme permanent de la biodiversité. Partout en France, les espèces locales n’y sont présentes que depuis 10 000 à 15 000 ans. Sur la durée de vie d’une espèce qui se compte en millions d’années, ce n’est rien. Durant tout le quaternaire, de l’Atlantique à l’Oural, des marges du désert saharien et du Moyen-Orient jusqu’à l’océan Arctique, la biodiversité forestière n’a cessé d’être en mouvement au gré des évolutions cycliques du climat. Ce qui est remarquable, c’est que la quasi totalité des espèces n’a nomadisé qu’à l’intérieur des limites naturelles que je viens d’évoquer et qui constitue ce qu’en langage de l’écologie scientifique on définit comme l’empire biogéographique paléarctique occidental.

Dans cet empire, les espèces d’arbres appartenant au même genre sont très souvent capables d’échanger des gènes et de se constituer alors en complexe d’espèces. Des espèces cousins-cousines : on y est. Au gré des migrations naturelles liées au climat, toute cette biodiversité se croise, se mélange, cohabite pendant quelques dizaines de millénaires, se coadapte, échange des gènes quand ceux-ci sont cousins. Puis, ils se séparent, repartent chacun pour soi dans le tourbillon de la vie, jusqu’aux prochaines retrouvailles en gardant la mémoire de ce qui s’est passé entre les uns et les autres lorsqu’ils étaient voisins. La biodiversité actuelle dans chaque forêt : une fête des voisins entre deux déménagements*.

Pour des tas de raisons dont la limitation des risques sanitaires et des comportements invasifs, il est préférable d’utiliser des espèces autochtones adaptées au nouveau contexte. Mais, il ne faut pas tomber dans de la courte vue. L’autochtonie, c’est au niveau de l’Europe et du bassin méditerranéen confondus qu’il faut la penser. La vitesse inouïe du changement actuel et les ruptures des continuités écologiques du fait de l’urbanisation et de l’artificialisation des paysages font que le nomadisme naturel du passé n’est plus possible. Être forestier, c’est alors aider la vieille dame Forêt à traverser la route. C’est la migration assistée.

Hervé Le Bouler

* Voir l’exemple des chênes relaté par Antoine Kremer dans Jardins de France n° 634, mars-avril 2015.


La rubrique Charpente et racines,
À la rencontre des forêts de France, de ses femmes et de ses hommes.
La charpente et les racines, ce sont les branches charpentières de l’arbre, le bois et le patrimoine, l’ancrage.


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