La forêt française est en train de changer en profondeur, ce que les politiques publiques chiffrées pour la forêt ont du mal à intégrer. Face aux effets du changement climatique, la robustesse future des écosystèmes forestiers est en jeu. En conséquence, les cadres de pensée et d’action vont rapidement bouger.
Les dernières infos fournies par le Memento IGN 2025 sur l’état des forêts françaises ne laissent plus de place au doute : la forêt française est en train de changer en profondeur sous l’effet du climat et des crises sanitaires. Le plus inquiétant est que cela se traduit par des effets négatifs sur les écosystèmes forestiers et les services qu’ils nous rendent. La forêt en est déstabilisée et sa robustesse future est désormais en jeu. En conséquence, les cadres de pensée et d’action vont rapidement bouger dans le monde forestier.
Au niveau gouvernemental, l’une des caractéristiques de la pensée forestière classique est l’existence d’une politique forestière nationale affichée, se traduisant essentiellement par des plans et programmes pluriannuels de politique forestière comme le programme national de la forêt et du bois 2016-2026 (PNFB).
12 millions de m³ de bois en plus ?
Le PNFB arrive à son terme. Il est possible de commencer à en tirer un premier bilan – ce plan était d’ailleurs censé faire l’objet d’une évaluation en 2022.
Le PNFB vise à augmenter les prélèvements de bois en France de 12 millions de m³ par an, tout en assurant le renouvellement de la forêt. L’augmentation prévue des récoltes est essentiellement orientée vers le bois d’œuvre et d’industrie. Elle part du constat d’une récolte restée à peu près stable depuis les années 2000, avec une récolte commercialisée de 38 millions de m³ en 2016 ; alors que la surface forestière et encore plus les stocks de bois en forêt ont régulièrement et fortement augmenté.
Ce constat a conduit à considérer qu’une augmentation de 30 % des récoltes totales de bois commercialisé est possible, tout en restant dans le cadre de la gestion durable, avec un taux de prélèvement restant en moyenne significativement en dessous de la production biologique nette de la mortalité naturelle des arbres.
Récoltes programmées, bois de crise, plantations forestières
Que s’est-il passé à ce jour ? Rien de quoi faire lever un sourcil au statisticien qui observe la forêt.
La récolte totale de bois commercialisé n’a pas significativement bougé. La part des récoltes imprévues devient plus importante, conséquence des problèmes sanitaires (frêne et épicéa), qui imposent de récolter en urgence des bois morts et dépérissants. Cependant, elle est compensée par la diminution des récoltes programmées. De son côté, le volume du bois énergie commercialisé augmente significativement. Mais, il faut se méfier de l’effet de perspective. Ces récoltes commercialisées ne sont qu’une part minoritaire de la récolte totale de bois énergie ; la majorité (autour de 70 %) se fait en autoconsommation mal mesurée et il est possible qu’elle baisse et compense en partie la hausse des récoltes commercialisées, c’est ce que laissent penser les inventaires en forêt de l’IGN.
Côté renouvellement par plantations, les forêts plantées (2 millions d’hectares sur les 17 au total en France métropolitaine) continuent à être replantées au rythme de l’arrivée à maturité des arbres, tandis que les forêts non plantées continuent à se renouveler naturellement. Cela se confirme avec la stabilité des chiffres de plants forestiers installés chaque année en France. Le reste, dont on fait pourtant grand bruit, relève de l’épaisseur du trait.
Faut-il abandonner le PNFB ou le rénover ?
Pourquoi le PNFB comme à peu près tous les plans de politiques forestières depuis 30 ans paraît-il , à ce jour, bien parti pour se terminer avec des résultats très faibles et bien éloignés de ses ambitions ?
L’estimation des nouvelles récoltes possibles présupposait, de fait, que le bois supplémentaire à récolter était uniformément réparti. Or, dans les forêts déjà récoltées en mode commercial, en gros 50 % des surfaces forestières, les récoltes sont déjà ajustées à la production biologique et les propriétaires (État, via l’Office national des forêts, et privés) ne les augmentent pas, sauf bois de crise. Elles vont même diminuer avec la baisse de productivité liée au changement climatique.
Les récoltes commerciales sont concentrées dans les forêts avec un document de gestion. Avec 50 % des surfaces de forêt métropolitaine sans document de gestion, on est face à un énorme verrou pour toute politique d’augmentation des récoltes et de renouvellement adaptatif volontaire.
Le bois supplémentaire récoltable est donc présent dans les 50 % de forêts non récoltées en mode commercial et non gérées par plans de gestion. Ce bois se trouve dans des parcelles difficilement accessibles, ou bien il est détenu par des propriétaires qui, pour différentes raisons, n’ont absolument pas l’intention d’y faire des récoltes commerciales et n’ont pas besoin d’augmenter leur récolte en autoconsommation. Tout cela conduit à la stagnation quasi mécanique et durable des récoltes et à une baisse future liée à la baisse de productivité des forêts, sauf si les dépérissements conduisent temporairement à obliger à décapitaliser en urgence.
Bref, le PNFB s’est trompé parce qu’il n’a pas su ou voulu prendre en compte la réalité forestière fine française et le comportement des propriétaires privés vis-à-vis de la vente de bois et de la gestion de leur forêt.
En conclusion, faut-il abandonner le PNFB ou rénover en profondeur son mode de construction ? Je suis partisan de la rénovation, en abandonnant les objectifs chiffrés, jamais atteints, et en se concentrant sur les analyses partagées et les méthodes pour aborder le futur au plus près du terrain et des acteurs locaux.
Et il faut aussi, pour ajouter à la modestie nécessaire sur les objectifs chiffrés, le risque de voir arriver des évènements accidentels lourds qui peuvent rapidement devenir des facteurs puissants de déstabilisation des prévisions trop précisément chiffrées. L’arrivée du nématode du pin en France vient de nous le rappeler.
Hervé Le Bouler, forestier et auteur
Pour aller plus loin : mon dernier livre.
La forêt du futur. Un défi pour la France.
Éditions Delachaux et Niestlé, octobre 2025.