Une forêt sanctuaire pour les cendres des défunts et la biodiversité en Alsace

Espace de recueillement en forêt cinéraire de Muttersholtz. Aménagement proposé par Delphine Harrer, illustratrice, Jonathan Christ, tailleur de pierre, et Paul-André Ritzenthaler, architecte
Espace de recueillement en forêt cinéraire de Muttersholtz. Aménagement proposé par Delphine Harrer, illustratrice, Jonathan Christ, tailleur de pierre, et Paul-André Ritzenthaler, architecte
Une forêt sanctuaire pour les cendres des défunts et la biodiversité en Alsace

La commune de Muttersholtz s’apprête à ouvrir la première forêt cinéraire de France. Un précédent en Occitanie, suspendu par l’administration, n’est pas pour autant enterré.

 

C’est en forêt communale de Muttersholtz (Bas-Rhin, Grand Est) que se prépare l’ouverture, en janvier 2023, d’une « forêt sanctuaire ». L’initiative vise deux objectifs, explique Julien Rodrigues, secrétaire général de la municipalité :

« Il s’agit, d’une part, de mettre en préservation une partie de la forêt, qui devient un îlot de sénescence où il n’y a plus d’exploitation forestière, hormis pour l’entretien des arbres dangereux, par exemple d’une branche qui risque de tomber. D’autre part, l’inhumation d’urnes funéraires en forêt permet de considérer le lieu comme un site cinéraire isolé, c’est-à-dire détaché du cimetière. »

Des cendres près des racines

Autrement dit, seules les cendres des défunts après crémation pourront se lover en ce lieu peuplé d’arbres feuillus, des chênes, des hêtres, des ormes et des érables, des bouquets de noisetiers, ainsi que quelques frênes ayant survécu à la maladie de la chalarose. Pas de cercueil pour cette forêt cimetière, ni de fleurs en pot non biodégradable (plastique…).

Les élus veulent ainsi proposer à la population un cadre naturel pour les restes des morts, considéré comme propice à la sérénité et à l’apaisement.

À Muttersholtz, douze urnes peuvent prendre place au pied de chaque arbre, selon le plan d’aménagement, pour un total de 42 arbres, soit quelque 500 concessions au maximum. Et les racines ?

« Les urnes se trouveront à 1,50 mètre de profondeur. Il est possible que nous ne puissions pas toutes les mettre où l’on veut. Nous ferons, bien sûr, attention à ne pas blesser les racines »,

assure Julien Rodrigues.

« Un autre modèle de valorisation de la forêt »

La gestion funéraire reste la même, dans son principe, que celle d’un cimetière traditionnel. Ici, les tarifs vont de 400 à 1 200 euros pour une concession de 30 ans.

« Les prix sont différents pour les habitants de Muttersholtz et pour les autres. Ils varient aussi selon la taille de l’arbre. Cela donne plus de valeur aux grands arbres. C’est un autre modèle de valorisation de la forêt »,

présente le secrétaire général de la commune.

L’impermanence habite la forêt, prévient le règlement du site cinéraire alsacien :

« Les arbres supports de concession peuvent subir des maladies ou être victimes des intempéries. Ils peuvent aussi simplement être amenés à s’affaiblir et péricliter […]. Le paysage forestier changera d’année en année. »

Sépultures et multifonctionnalité de la forêt

Le village se prive alors de revenus que pourraient générer les ventes des bois. Julien Rodrigues relativise :

« La surface de la parcelle est de 2 000 m2, ce qui est peu. Et nous disposons de plusieurs chênes “Natura 2000” ou “arbres biologiques”*, c’est-à-dire faisant l’objet d’un contrat volontaire par lequel la commune s’engage à ne pas les couper. De plus, la majorité des grands arbres sont tombés lors de la tempête de 1999 ; ils ont laissé la place à de jeunes peuplements, dont l’exploitation n’aurait pas été possible avant une vingtaine d’années. »

« En choisissant la forêt sanctuaire de Muttersholtz, vous contribuez à sa protection », affiche la collectivité dans sa présentation de la forêt cinéraire.

Pour autant, « nous misons sur la forêt multifonctionnelle, où il y a de la place pour la biodiversité, comme pour la production de bois », selon le secrétaire général de la commune. Avec ses 60 hectares de forêt au total, la collectivité produit, par ailleurs, du bois d’œuvre comme du bois de chauffage.

Des méandres juridiques

Cette démarche alsacienne est passée par des méandres juridiques, dans un contexte où le projet cinéraire en forêt communale d’Arbas (Haute-Garonne) a été suspendu par les autorités, sans être pour autant enterré – une initiative portée par la commune d’Arbas et co-conçue avec Elia Conte, fondatrice de l’opérateur funéraire Cime’Tree, créé en 2020 et basé près de Tarbes.

En effet, la dispersion des cendres dans la nature, par exemple dans un espace forestier, « est gratuite mais ne peut donner lieu à la matérialisation d’une sépulture », précise le ministère chargé des relations avec les collectivités territoriales, dans une réponse au sénateur de Haute-Garonne, Pierre Médevielle, qui l’interrogeait sur le sujet.

Or, la mise en terre d’une urne biodégradable peut s’assimiler à une dispersion des cendres dans la nature. Alors, pour rester dans les clous, Muttersholtz opte pour des urnes faites de matériaux stables, comme de la pierre ou du bois imputrescible. Ce choix répond aussi à l’injonction réglementaire de laisser aux proches d’un défunt la possibilité d’une exhumation (article R2213-40 et suivants du Code général des collectivités territoriales).

En outre, ce modèle permet à la collectivité de facturer les concessions funéraires, afin de couvrir les frais générés par ce « champ du repos ». La municipalité de Muttersholtz a dépensé 50 000 euros pour créer une aire de stationnement, un chemin d’accès et un espace dédié aux cérémonies. Ces installations se veulent « légères », avec du concassé, de la pierre. Il a aussi fallu sécuriser certains arbres, par élagage.

Par ailleurs, la gestion des sites cinéraires reste l’apanage des communes et des intercommunalités.

Muttersholtz ouvre une brèche, dans le Grand Est et ailleurs. Mais, selon Elia Conte, de Cime’Tree, « c’est le projet d’Arbas qui est le premier de France ; c’est grâce à lui que d’autres projets voient le jour ou mijotent, notamment dans les Hautes-Pyrénées ». D’autres communes envisagent la possibilité de sépultures forestières. C’est aussi le cas par exemple, comme le relate France Bleu, à Frahier-et-Chatebier, en Haute-Saône (Bourgogne-Franche-Comté).

Chrystelle Carroy/Forestopic

* L’appellation « arbre biologique » désigne un arbre dont les qualités de micro-habitat pour la faune lui confèrent une valeur écologique particulière.

Mis à jour le 21 novembre 2022

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