La Commission européenne veut « façonner des paysages résilients face aux incendies ». C’est une conception bucolique des risques, alors que des solutions éprouvées existent.
C’était le 25 mars 2026 à Bruxelles. Alors, la Commission européenne « lance une nouvelle stratégie pour faire face à la menace croissante des incendies de forêt ». Et de nous présenter « une nouvelle approche intégrée de la gestion des risques d’incendies de forêt »*. S’ensuit un drôle d’argumentaire, ainsi peut-on lire (extraits) :
« Il est donc essentiel de restaurer la nature en Europe, car des écosystèmes sains sont plus résilients face aux incendies de forêt. […] C’est la raison pour laquelle la Commission […] propose de renforcer son soutien aux mesures de prévention des incendies fondées sur des écosystèmes. L’objectif est de façonner des paysages résilients face aux incendies et d’atténuer les risques et les effets des incendies de forêt grâce à la protection et à la restauration de la nature. »
Argumentaire étrange, qui relève plus de l’incantation, du prodige, que d’une approche objective des risques, qui ne prend pas la mesure de la menace en effet croissante des feux de forêt. Nous sommes là dans une « nouvelle » conception, plutôt angélique, romantique, voire bucolique des risques.
Une approche « nouvelle », les recherches datent de plus de 40 ans
Le plus surprenant est que cette « nouvelle approche » est basée sur des constats formulés déjà depuis longtemps, mais à aucun moment leur mise en œuvre n’a été concrètement proposée et surtout par qui ? Si ce n’est de demander aux États membres de le faire, mais sans vraiment les « inciter » à le faire ?
Une nouvelle approche qui tourne en rond et qui est nouvelle du seul fait que les présentateurs sont nouveaux ?
Il y a déjà plus de 40 ans, l’Inrae d’Aix-en-Provence travaillait sur la recherche de l’arbre le plus résistant au feu. Il y eut une foultitude d’expériences. Bien sûr, le chêne, l’olivier et bien d’autres feuillus sont moins combustibles ; évidemment, il sera plus difficile de mettre le feu à une futaie de chênes matures, avec très peu de sous-bois, nettement moins inflammable qu’un peuplement de résineux ; cela, on le savait déjà. C’est démontré et documenté, très bien.
À l’époque, des hypothèses avaient été avancées, suivant lesquelles il serait possible de faire des barrières de feuillus, de concevoir des « paysages résistants au feu », mais ces hypothèses restent encore aujourd’hui… des hypothèses. À ce propos, une récente étude de l’Inrae d’Aix-en-Provence à Le Tholonet fait le point sur ces recherches sous forme d’un rapport de synthèse (cf. projet Vulnéfeu, Inrae, ONF, Aforce, 2026).
Or, un point rarement évoqué, mais fondamental : les délais ? Supposons la décision prise et le réalisateur identifié, dans combien de temps ces paysages, ces barrières de feuillus, seront-ils opérationnels ? Dans 30, 40 ans ? Que fait-on en attendant pour protéger les forêts : rien ?
Les autorités nationale et européenne iront-elles à Lourdes pour ce faire ?
Des facteurs de risques plus ou moins intégrés
Bref, nous voilà près de 50 ans après et toujours confrontés à une augmentation des départs de feux de forêt… et les forêts de feuillus brûlent comme les autres, tout dépend de la taille et de la puissance des feux.
Trois facteurs sont à prendre en compte :
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d’une part, les stations géo-climatiques qui déterminent la présence de telle ou telle essences ; par exemple, le pin d’Alep ou le pin maritime dans le sud de la France, sur des terrains pas très riches, pas très favorables aux feuillus, en l’espèce, c’est le sol qui commande… et la géographie ;
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d’autre part, la démographie avec l’urbanisation et les voies de communication qui vont avec (routières, ferrées, électriques…). De surcroît, il faut se rappeler qu’en France métropolitaine, en 60 ans, la population est passée de 60 millions à 68, voire 70 millions d’habitants en 2037 selon les projections de l’Insee. Auxquels s’ajoutent chaque année autour de 100 millions de touristes !
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enfin, et ceci découle de cela, disons que 95 % des départs de feu sont le fait de l’homme directement ou indirectement : le feu suit l’homme !
Or, si les deux premiers facteurs sont plus ou moins intégrés dans les différentes études, la troisième l’est beaucoup moins ; en tous cas, les conséquences n’en sont pas ou peu tirées.
Comment une « barrière » de feuillus va-t-elle résister à une mise à feu volontaire et préparée (avec de l’essence, par exemple), et pourquoi mettre le feu à cette barrière et pas à coté ? Et le long d’une voie ferrée ou d’une autoroute comment fait-on : des feuillus sur des centaines de km, et qui le fait ? Sans oublier le barbecue ou l’accident avec la voiture qui prend feu…
Pour une politique d’aménagement par massif forestier
Pourtant, les solutions sont connues, des exemples existent : seule l’organisation obligatoire à l’échelle de chaque massif d’une politique d’aménagement systématique de prévention, sur le terrain, pourra limiter la propagation des feux. C’est-à-dire concevoir une gestion des forêts au regard des risques. Politique de prévention signifie équipements appropriés sur le terrain, en considérant les zones à risques dûment identifiées, cartographiées, géoréférencées, c’est-à-dire des pistes, des points d’eau (naturels ou des réserves), des passages à gué, ponceaux, etc. Et cette politique passe par l’obligation faite aux propriétaires forestiers de s’engager et de gérer les programmes de travaux de défense des forêts contre l’incendie (DFCI) qu’ils décideront chaque année dans le cadre d’associations obligatoires qui, à ce titre, seront les destinataires des cofinancements ad hoc par les collectivités locale, départementale, régionale, l’État et l’Union européenne (un propriétaire forestier, seul, n’aura pas accès à ces cofinancements). Ce sont les propriétaires de ces forêts, ainsi regroupés, qui doivent le faire : qui d’autre ? Et il faut les aider pour ce faire.
De même, les opérateurs des routes, autoroutes, voies ferrées, électriques, devront obligatoirement s’engager à nettoyer systématiquement de part et d’autre de l’infrastructure une bande nue de 20 mètres (10 mètres pour les routes départementales), sous peine de fortes amendes et de la restauration des milieux sinistrés par le feu.
L’arbre pompier dans une société urbanisée ?
L’arbre pompier, dans une société urbanisée, est une illusion.
Cet argumentaire européen est-il formulé pour satisfaire un courant de pensée et/ou traduit-il l’incapacité à anticiper, l’incapacité à organiser une politique de prévention réelle des risques alors qu’ils sont connus ? Faut-il rappeler que le règlement européen 2158/92 dédié à la DFCI a été supprimé en 1999 et jamais remplacé !
Christian Pinaudeau, docteur en droit
* Note de la rédaction : la stratégie européenne sur les feux de forêt mise aussi des actions de sensibilisation du public (la jeunesse notamment) face aux risques, ainsi que sur un système européen d’information, alimenté par le satellite Copernicus (outils de suivi et d’analyse des incendies) ou encore sur le renforcement de la coopération des moyens de lutte aériens.