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Extrait du film Le Temps des forêts

Film Le Temps des forêts. Les forestiers sont-ils des écolos?

 

Pour jouer leur rôle de lanceurs d’alerte, les forestiers doivent savoir appréhender les enjeux du monde.

Comme beaucoup, j’ai été voir le documentaire Le Temps des forêts et j’ai même eu la chance de le voir au Festival international de géographie de Saint-Dié (Vosges) en présence du réalisateur François-Xavier Drouet.

Climat un peu méfiant : j’avais appris par plusieurs sources indépendantes que la réalisation du film et ses relations au syndicat Snupfen colportaient le bruit, qu’en tant que directrice d’AgroParisTech-Nancy, « j’interdisais à mes élèves de voir le film ». Un syndicaliste comme un documentariste revendiquent leur droit au parti pris. Ils ne sont pas des journalistes qui informent en s’imposant la déontologie de vérifier leurs sources, je viens d’en faire l’expérience. Bref, la rumeur m’ayant profondément agacée, je profite de cette tribune pour demander à tous les étudiants qui me connaissent de démentir ce ragot. Qu’ils expliquent que si je leur interdis de dégrader les locaux publics et de conduire les véhicules administratifs en état d’ébriété, jamais je ne joue les directeurs de conscience pour censurer leurs activités culturelles.

Je suis au contraire fière que, dans nos formations, les conservateurs de la biodiversité puissent débattre avec les forestiers de la sylviculture irrégulière comme avec les fans du douglas. Une école est un lieu d’ouverture et de diversité, on y apprend autant que possible la rigueur du raisonnement et l’ouverture pour aborder des sujets complexes, pas le parti pris et la propagation des certitudes, voire des rumeurs.

Des images-choc, Zola et la loi du marché

Pour revenir au documentaire, il donne la parole à une diversité de personnes et de points de vue sur la gestion forestière. Il fait un choix d’images-choc pour transmettre un message selon lequel la forêt est menacée par une industrialisation à outrance.

On y voit des sols décapés par les coupes rases, des engins qui défoncent les cours d’eau, une petite scierie aux conditions de travail dignes de Zola dont on s’attriste en même temps qu’elle puisse risquer de fermer, des exploitants endettés jusqu’au cou qui se tuent au travail pour amortir de grosses machines, un bûcheron traditionnel libre et heureux tout seul dans les bois loin de cette « société de merde » mais qui reconnaît que le métier est très physique, une grosse scierie qui dit qu’elle ne fait que suivre les dures lois du marché et les préférences des consommateurs.

On y voit des agents de l’Office national des forêts (ONF) malheureux car tout change trop vite et sans cohérence, on leur impose des restructurations, on leur impose de couper du bois à partir de chiffres faux venus des hauteurs de Paris et de l’Inventaire forestier national, avec une pure logique financière. On y voit un vieux propriétaire landais défenseur de « son » paysage et de « son » système, même s’il laisse peu de bois mort pour les oiseaux nicheurs, et une néo-propriétaire landaise heureuse d’échapper à ce système en ne reboisant pas sa parcelle dévastée par la tempête. On y voit enfin des gestionnaires forestiers qui se disent dégoûtés des plantations résineuses à logique industrielle agricole, mais heureux de réussir à proposer des alternatives.

Forêt-bois : sortir du modèle du siècle dernier

Tous ces gens existent. La plupart des images ne sont pas exagérées, même si elles sont choisies. Cependant, sur le point précis des engins massacreurs de cours d’eau, il faut dire clairement – cela semble fait lors des débats – que ce qui est montré dans le film est un délit, puni par une amende de 10 000 euros. Si réellement la police de l’eau ne fait rien alors que ces délits sont choses courantes, ce qu’il faut alors prouver, pas juste insinuer avec une image, c’est grave, il faut aller au bout du message et dénoncer la corruption de nos fonctionnaires.

La fermeture de paysages agricoles ouverts du Limousin par des plantations de douglas et d’épicéas est un traumatisme pour des habitants qui ne l’ont pas choisie et à qui l’on n’a pas dit qu’« en grandissant, les sapins nous plongent dans la nuit ». Il n’est pas question de nier une réalité en montrant de façon tout aussi partisane la modernité et les performances de la filière de « Pour moi c’est le bois », par des images destinées à séduire les urbains consommateurs.

Impossible donc d’ignorer ce documentaire et de répondre que « tout cela est stupide, la forêt française est sous-exploitée et s’étend chaque année en surface et en volume » ou bien « on doit vivre avec son temps, s’adapter et tout changement fait de la casse et des mécontents, c’est comme ça ». On doit réussir à moderniser l’exploitation, la scierie, la sylviculture, pour maintenir et recréer de l’activité dans les campagnes, en insérant les produits transformés sur des marchés à la fois mondialisés et territorialisés, surtout très urbains. On doit travailler sur la responsabilité sociale et environnementale de l’industrie, sans doute sortir du modèle du siècle dernier de la fuite en avant dans les économies d’échelle. Le numérique, les réseaux, l’économie circulaire et collaborative, tout cela fait émerger d’autres façons de produire et de mettre en marché.

Je suis confiante, je vois tous les jours que les jeunes de l’École nationale supérieure des technologies et industries du bois (Enstib) sont pleins de compétences, d’imagination et de sens donné à leur action. Je sais qu’ils seront aidés en général par de nouvelles générations d’ingénieurs des procédés, chimistes, énergéticiens, formés au développement durable. Ils seront aussi aidés par les stratégies d’entreprises dans les territoires, qui assureront l’intermédiation avec les citoyens. On peut aussi compter sur l’appui des sciences sociales aux côtés des sciences écologiques et technologiques.

Reconnaître les émotions du forestier et du citoyen

Le communiqué de presse de France Bois Forêt du 19 septembre 2018 répond avec précision aux images et au message du film, mais sans beaucoup d’émotion, ce qui affaiblit sans doute son impact – certes, il déclare que les professionnels de la filière sont « blessés » et que « cela n’est pas acceptable ».

Il faut que l’industrie du bois se pose la question de reconnaître les émotions du citoyen et du forestier. Le communiqué de presse laisse entendre que France Bois Forêt a pris en compte la nécessité d’une communication éducative et pas balistique* qui permette de transcender ces émotions sans pour autant nier qu’elles existent. J’espère que vont émerger des actions conduites par des acteurs de l’éducation et de la médiation, et non par des institutions de la forêt et du bois dont ce n’est pas le métier et qui seront vues comme suspectes par le public.

Le Temps des forêts, un support de dialogue avec la société

On connaît depuis longtemps le capital symbolique de l’arbre : emblème de vie, de sacré, d’immortalité, de pérennité, de patrimoine, d’avenir, de nature, de verdeur, de promesse, de sécurité, de grandeur, de qualité de vie, de passé, d’enracinement, de vieillesse, d’hérédité, de lignée, de solidité, de force… L’arbre n’a que des vertus, il est grand et vieux, ce qui en fait un intouchable ; attenter à l’arbre, c’est attenter à des valeurs plus grandes que lui.

Tout citoyen est ému devant l’arbre qu’on abat. Il n’aime pas l’idée que l’on puisse gagner de l’argent avec une forêt. La forêt vient toute seule, pense-t-il, on ne doit pas faire du profit avec ; les exploitants forestiers sont facilement des assassins suppôts d’une industrie vénale, plutôt que des travailleurs qui ont des familles à faire vivre ; à la limite, s’ils expient leur faute en abattant à la hache en en débardant à cheval… mais travailler en plus avec des machines pour se faciliter la tâche (et faire des ornières et du bruit), c’est scandaleux.

De ce point de vue, Le Temps des forêts est un film qui appuie sur les émotions « habituelles » du citoyen face à l’exploitation de la forêt, mais qui, réalisé par un rural, ne passe pas ce message radical qu’il faut sortir les bûcherons et les tronçonneuses de la forêt. Il est en cela plutôt intéressant pour aborder le dialogue avec la société urbaine de façon éducative.

Nostalgie du passé et défis du XXIe siècle

Ce qui me dérange le plus dans ce film, outre que le spectateur ne sait jamais vraiment qui parle sauf à la fin dans le générique, c’est que ce long-métrage se pose en lanceur d’alerte sur une question qui ne me semble pas vraiment bien posée. J’ai surtout vu dans le film des gens broyés par un système et nostalgiques du passé.

En charge de la formation des jeunes ingénieurs forestiers du futur, dois-je les recruter pour leur motivation à vivre avec les arbres loin du monde en résistant aux changements ? Face aux enjeux globaux de la société qui touchent les forêts – urbanisation et désertification rurale, mondialisation, désindustrialisation et économie des services, adaptation au changement climatique, atténuation du changement climatique et substitution du carbone fossile dans les énergies et les matériaux, biodiversité, gestion de l’eau, déforestation tropicale qui n’est pas déconnectée de la mal-forestation... –, peut-on centrer le questionnement du forestier sur des choix sylvicoles entre plantation mono-essence avec coupe plus ou moins rase ou mélange irrégulier à couvert à peu près continu, ainsi qu’au rétablissement d’une administration forestière qui affranchirait autant que possible la forêt publique de la volatilité des décisions politiques et de la fin de l’État providence ?

Certes, ces questions sont essentielles et à la base de nos pratiques, mais j’ai besoin de les inscrire dans une quête de sens mieux formalisée. Je compte sur les jeunes forestiers formés à l’école et à leurs réseaux pour savoir lever le nez, mettre le sens de leur engagement professionnel dans les grands défis de la société du XXIe siècle, et savoir au final y embarquer les sylviculteurs, l’industrie, l’artisanat, les territoires, les citoyens.

Des forestiers écologues et des forestiers de l’industrie

Un forestier retraité me demandait à la fin de la séance de cinéma si « les jeunes forestiers étaient désormais formés à l’écologie ». Les ingénieurs forestiers d’AgroParisTech sont formés en écologie depuis les années 1990, certains d’ailleurs nous reprochent qu’ils seraient trop écolos et branchés sur les sylvicultures dites « proches de la nature ».

Notre enjeu est désormais de former une diversité de compétences avec des forestiers écologues et sylviculteurs, des forestiers de l’industrie et de l’innovation technologique (adaptée à la forêt, au climat, aux sols et aux cours d’eau), des forestiers de la conservation de la biodiversité, des forestiers des territoires, des forestiers de l’information forestière (fiable), des forestiers de l’eau, de la ville, de la médiation avec la société, des forestiers chercheurs, des forestiers de l’Europe et du monde… Tous mis en réseau, ils sauront se trouver pour répondre à la complexité des problèmes posés. Ils sauront aussi faire valoir ce qui les caractérise : l’action ancrée sur le diagnostic du terrain et la connaissance des enjeux globaux, la capacité à anticiper dans l’incertitude, la prise en compte de la multifonctionnalité à plusieurs échelles de temps et d’espace. Ils sauront aussi prendre soin de la maîtrise des coûts et de la satisfaction de l’usager, ils ne sont plus les « Maîtres des forêts des rois de France ».

Meriem Fournier, directrice du campus de Nancy d’AgroParisTech dédié à la formation supérieure forestière

* Voir les travaux de Julie Matagne en Sciences de la communication à l’Université de Louvain, primés par l’Académie d’Agriculture de France en 2018.

Sur le même sujet : Sortie du film Le Temps des forêts. Un nouveau temps pour le débat



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