Canopée lance une campagne d’«action directe» contre les coupes rases

Action de Canopée et d’autres association chez le fabricant de granulés de bois Biosylva début juin 2020 (crédit photo: Canopée)
Canopée lance une campagne d’«action directe» contre les coupes rases

Avec le mot d’ordre « Ras la coupe », Canopée et d’autres associations lancent une campagne nationale contre les coupes rases en forêt. Et s’insurgent contre du gros bois de chêne utilisé pour l’énergie dans le Morvan. Ce bois pouvait-il constituer du bois d’œuvre ? Quid de la sylviculture incriminée ?

 

C’est une action choc, orchestrée, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux. Plusieurs vidéos, publiées le 4 juin 2020 par les associations Canopée et SOS Forêt*, montrent des militants investissant le site du fabricant de granulés de bois Biosylva, à Cosne-sur-Loire (Bourgogne-Franche-Comté), situé à une soixantaine de kilomètres du parc naturel régional (PNR) du Morvan. Ils manifestent ainsi leur opposition aux coupes rases et dénoncent des piles de « chênes centenaires », entreposées sur place en vue d’un usage en bois énergie.

Le Morvan, point de départ d’actions forestières

Pour Canopée, c’est le point de départ, avec le slogan « Ras la coupe », d’une campagne nationale contre les coupes rases, que l’association promet de ponctuer d’autres actions. Avec des procédés inspirés de Greenpeace ? Sylvain Angerand, coordinateur de Canopée, répond : « Oui, au sens de l’action directe, après avoir donné l’alerte par des moyens légaux et essayé de passer par une révision de la charte du parc naturel régional du Morvan, ce que le préfet a refusé aux élus locaux ». La demande d’y réguler les coupes rases a valu un courrier d’une vingtaine d’associations, adressé fin 2019 à Élisabeth Borne, ministre de la Transition écologique et solidaire.

Bois d’œuvre ou bois énergie ?

Sur les installations de Biosylva, le bois mis en accusation avait-il vocation à devenir du bois d’œuvre plutôt que du bois énergie ? À partir d’une image de Canopée (photo), Forestopic a posé la question à des ingénieurs forestiers qui ne sont impliqués ni dans la vente ni dans l’achat de bois.

L’un de ces avis se montre prudent :

« Les tronçons de longueur correspondent à du bois énergie. Il faudrait avoir vu la tête des grumes non sectionnées, le marché auquel elles pouvaient prétendre selon leur lieu d’exploitation, le reste de la coupe, l’objectif de cette coupe… »

Un autre est plus affirmatif :

« Sur la photo, on voit des billons de 2 ou 3 mètres de long, de mauvais chênes, sans doute centenaires, déjà tous gris donc abattus depuis longtemps, un an ou plus, qui conviennent bien pour de la trituration (pour faire des panneaux) ou du bois énergie. La mauvaise qualité se repère au dessin des écorces, qui est tourmenté, signe de bois très noueux. Bien sûr, on peut en théorie faire de petits sciages dans des chênes de mauvaise qualité, ou des cercueils, mais si personne n’achète ces bois-là, on peut bien les broyer ou même les brûler car on a besoin d’énergie renouvelable et ces billons semblent convenir. Il faudrait voir comment étaient les arbres avant la coupe. »

« Des gros bois présentant des défauts majeurs »

Pointée du doigt par Canopée, la coopérative forestière Unisylva compte parmi les fournisseurs de Biosylva, aux côtés de l’Office national des forêts (ONF) et de Vulcabois, une filiale de négoce de la coopérative. Unisylva a d’ailleurs coprésidé à la création de Biosylva, avec d’autres investisseurs, avant de sortir du capital de la structure, en 2019.

Gilles de Boncourt, directeur général d’Unisylva, décrit les sources d’approvisionnement sollicitées pour cette unité de bois énergie :

« L’approvisionnement consiste en deux types de produits, des connexes de scierie, ainsi que des rondins de trituration composés, d’une part et à 95 %, de bois de diamètre de 8 à 25 cm et, d’autre part, de rebuts de gros bois qui présentent des défauts majeurs les excluant de tout autre usage et qui sont déclassés en forêt. Ces défauts comprennent du bois gélif, de la pourriture, du bois creux, par exemple. »

Enrésinement versus implantation de nouveaux feuillus

Sylvain Angerand, coordinateur de Canopée, lui-même ingénieur forestier, maintient que du bois de qualité bois d’œuvre se trouve dans les piles de Biosylva.

« Nous dénonçons la conversion par coupe rase d’une forêt de taillis en peuplement de résineux, du douglas, et où le bois énergie sert à financer les travaux forestiers sans tri des bois »,

affirme Sylvain Angerand.

Au passage, Canopée estime que la stratégie forestière française s’encoigne, à vouloir « une hausse de 70 % de la récolte de bois d’ici à 2050 ».

Dans l’esprit des associations, l’irruption chez Biosylva vient dans la continuité d’une autre action spectaculaire, menée fin 2019 non loin de là, en présence de la députée Mathilde Panot. Elle a eu lieu sur une parcelle gérée par Unisylva.

Régis Lindeperg, coordinateur de SOS Forêt, renchérit : « Cette parcelle illustre la problématique du Morvan où des forêts, souvent anciennes, sont coupées pour le bois énergie. »

D’après Unisylva, la parcelle morvandelle en question concerne une coupe réalisée dans une forêt qui a fait l’objet d’un diagnostic forestier et écologique et qui est dotée d’un document de gestion durable (plan simple de gestion). Sur 20 hectares au total, elle se compose de :
– 10 hectares où le peuplement suit un programme d’éclaircies et d’amélioration par bouquets d’arbres ;
– 3 hectares en milieu humide, riches en biodiversité et laissés en libre évolution ;
– et 7 hectares de taillis dégradé et desséchant. Sur cette dernière portion, « la coupe de régénération est suivie d’une plantation de feuillus en mélange, des chênes et quelques arbres fruitiers », précise Gilles de Boncourt.

Des chênaies bourguignonnes abandonnent les coupes rases

Au terme de « coupe rase », Gilles de Boncourt préfère celui de « coupe de régénération », pour signifier la régénération naturelle ou la plantation à venir.

Pour Unisylva, le lieu de la manifestation des mouvements associatifs de fin 2019 incarne l’une des forêts où la coopérative fait évoluer sa sylviculture. Cette réorientation concerne 60 % des 360 000 hectares détenus par ses 12 200 propriétaires forestiers adhérents (et elle porte sur 10 hectares de la forêt du Morvan mise à l’affiche). Gilles de Boncourt détaille :

« Quand nous parvenons au stade de la régénération, nous procédons par petites surfaces, pour glisser vers des bouquets plus ou moins grands, avec des arbres de différents âges. Ce sont 220 000 hectares de chênaies en Bourgogne concernés par ce type de sylviculture. »

Une nouvelle approche qui signe l’abandon de la coupe rase, laquelle se produit en présence d’arbres du même âge.

Sur la piste des militants, à Cosne-sur-Loire, se trouvait notamment Hugo Clément qui se définit comme un journaliste engagé et dont une émission « Sur le front » dédiée aux forêts est attendue sur la chaîne télévisée France 2.

Le 5 juin au matin, les militants parcouraient des villages du Morvan pour y accrocher des bâches anti-coupes rases.

Quant à Biosylva, l’entreprise représente 35 emplois directs et 100 emplois indirects. Elle produit 100 000 tonnes par an de granulés de bois.

Chrystelle Carroy/Forestopic

* Canopée est l’un des membres de SOS Forêt France, un réseau alliant des associations, des syndicats de l’ONF (Snupfen, CGT Forêt), le groupement forestier du Chat sauvage, ou encore le groupement forestier de Défense des feuillus du Morvan.

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