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«Lady Devine». Sculpture de Daniel Popper, haute de 8 mètres, composée de bois, cordes et vigne, avec une structure en acier. À l’Electric Forest Festival 2016, Rothbury, Michigan, États-Unis d’Amérique

L’intelligence des arbres. De la sensibilité à l’éthique végétales

 

Le livre de Peter Wohlleben La vie secrète des arbres a placé les forêts sur le devant de la scène médiatique. Quel est le bien-fondé des affirmations développées dans ce best-seller ? Quelles réponses apporter à cet engouement du public ? Des étudiantes d’AgroParisTech-Nancy explorent ces questions.

La déferlante occasionnée par la parution en France de La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben et du film L’intelligence des arbres a chamboulé le milieu forestier et placé les forêts sur le devant de la scène médiatique. Au travers de rencontres avec différents acteurs (chercheurs, ingénieurs forestiers, ingénieurs des Eaux et Forêts, journaliste, éco-anthropologues), nous avons interrogé le bien-fondé des affirmations scientifiques développées dans ce best-seller et cherché à comprendre les causes profondes de l’engouement du public pour ce livre.

Qu’entend-on par sensibilité végétale ?

D’après Peter Wohlleben, l’homme et l’arbre sont tels des alter egos, présentant une sensibilité comparable. Il dépeint des végétaux capables de percevoir leur environnement et de réagir à ses variations. Et il va plus loin en affirmant que les arbres éprouvent des émotions et présentent certains traits de caractère. Par exemple, « les frênes sont gaspilleurs », écrit-il. L’origine et la pertinence de cette vision ne sont pas certaines. D’après Chrystelle Carroy, journaliste au webzine Forestopic, elle pourrait résulter de la projection par l’auteur de ses sentiments sur les arbres, ou de faits scientifiques banalisés et mêlés à des représentations personnelles.

Bruno Moulia, chercheur à l’INRA de Clermont-Ferrand, distingue deux aspects de la sensibilité, l’une « sensorielle » et l’autre, émotionnelle.

Les plantes douées de perceptions sensorielles

Premièrement, une sensibilité « sensorielle » : la plante est capable de capter des signaux extérieurs et d’y réagir en tirant l’énergie nécessaire à la réponse de son métabolisme propre. Les plantes sont douées de chimio- et de mécano-sensibilité et ont la faculté de mémoriser à court terme la perception de stimuli comme le vent.

En outre, les végétaux sont sensibles à certaines longueurs d’onde, ce qui déclenche la floraison (suivie de la photopériodicité) et permet aux plantes de connaître l’emplacement de leurs congénères. Elles sont aussi dotées de proprioception : elles se perçoivent elles-mêmes dans l’espace.

Les arbres, des êtres émotionnels ?

La sensibilité végétale admet aussi un pendant émotionnel qui interroge quant à la faculté des plantes à exprimer des émotions. Peu d’expériences ont été conduites sur le sujet et aucune ne semble mener à des résultats concluants. Bruno Moulia souligne le fait que la douleur est utile dans le règne animal, puisqu’elle pousse à fuir un danger. D’un point de vue évolutif, la capacité à souffrir ne semble pas avoir de raison d’être sélectionnée chez les plantes qui mènent une vie fixée. Ce n’est cependant qu’une hypothèse, la question des émotions chez les végétaux demeure irrésolue.

Une remise en question des pratiques sylvicoles et agronomiques ?

Des scientifiques tels que Bruno Moulia et Meriem Fournier (directrice du centre d’AgroParisTech-Nancy) s’efforcent aujourd’hui de démontrer les applications agronomiques et sylvicoles des découvertes sur la sensibilité végétale.

Des expériences sur la luzerne ont montré que la façon dont le vent fait ployer les végétaux inhibe leur croissance. D’autres, à visée sylvicole, permettent d’affirmer qu’en plus d’accroître la luminosité, les éclaircies forestières augmentent la prise au vent des arbres, ce qui stimule leur croissance en diamètre. Des cultures protégées du vent ou des parcelles forestières soumises à des éclaircies bien déterminées pourraient donc être à l’origine de meilleurs rendements.

Finalement, les aspects qui ont créé l’engouement pour le livre de Peter Wohlleben, à savoir des arbres semblables aux hommes, doués d’émotions et de sentiments, sont justement ceux qui n’ont pas été prouvés scientifiquement. Nous pouvons donc nous demander pourquoi cette vision de la forêt plaît autant, et ce que cela signifie quant au rapport entretenu par les sociétés actuelles avec la forêt.

Les arbres et leur contexte socioculturel

Des arbres fascinants

Hervé Le Bouler, membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE), nous a montré que la symbolique de l’arbre se retrouve souvent dans les récits religieux. Cette symbolique est notamment associée à leur longévité puisqu’ils sont sans doute les seuls êtres, parmi ceux que nous côtoyons, à vivre plus longtemps que nous.

Les arbres semblent immuables par leur rythme de vie beaucoup plus lent que le nôtre. Ils sont aussi associés à la notion de fertilité, par exemple dans le mythe de l’arbre d’Abraham. Cette symbolique autour de l’arbre se traduit par une fascination des hommes à l’égard de ces grands êtres.

De la forêt à la ville : de nouvelles exigences populaires

Cependant, les sociétés urbaines actuelles sont de plus en plus coupées d’un rapport régulier aux arbres et à la nature. Cette déconnexion conduit à une vision idéalisée de la nature, qui se doit d’être complètement sauvage, exempte d’activité anthropique. Cela est contradictoire, notamment en Île-de-France, où les urbains rêvent d’une nature exempte de l’homme mais apprécient les forêts aménagées et gérées afin que la sécurité des usagers soit assurée.

Cet engouement est également lié à une prise de conscience des risques climatiques et du caractère néfaste de nombreuses activités humaines. On observe aujourd’hui une volonté de limiter les interférences avec la nature, afin de mieux la préserver. Cela nous a valu de nous questionner sur l’impact potentiel de ces nouvelles exigences populaires.

Quelle éthique environnementale ?

Certains pans de la société civile française militent en faveur d’un statut d’arbre remarquable accordé aux arbres en cas de taille, d’âge, de valeur esthétique ou historique admirable. Mais, ces critères anthropocentrés mettent de côté l’immense majorité des arbres que certains aimeraient voir protégés par une éthique plus globale.

Or, l’éthique, classiquement fondée sur la reconnaissance de la sensibilité émotionnelle d’un individu et de sa capacité à souffrir, n’est pas directement transposable au monde végétal. Face à la voie sans doute scabreuse d’une protection des arbres à l’échelle individuelle, s’ouvre une réflexion sur une éthique environnementale du peuplement dans la lignée de la philosophie d’Aldo Léopold (que nous avons découverte grâce à Christian Barthod, du Conseil général de l’environnement et du développement durable – CGEDD). Cette éthique écocentrée envisage la nature non plus comme un ensemble d’éléments séparés mais comme une communauté biotique où chaque être vivant est en interdépendance avec les autres.

Le best-seller à l’épreuve de la réalité

Le livre de Peter Wohlleben traduit la volonté accrue de protéger les forêts et de rompre avec la vision cartésienne qui régit le rapport des sociétés occidentales à la nature. Mais, il se heurte au caractère indispensable du bois à une heure de recherche de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Suite aux accords de Paris, la France a un intérêt nouveau à miser d’une part sur la forêt, fixatrice de carbone, et d’autre part sur le bois, matériau renouvelable en substitut au béton et ressource énergétique neutre en carbone. Les forestiers ont un rôle particulier à jouer dans cette transition écologique si le bois est choisi comme une des solutions aux défis environnementaux actuels.

Des campagnes de sensibilisation semblent nécessaires afin d’expliquer l’intérêt et la nécessité d’une gestion forestière sobre, productrice de bois et anticipatrice. Il existe déjà des projets tels que les forêt-écoles à l’occasion des journées internationales de la forêt ou encore un livre numérique de l’Académie d’agriculture (qui nous a été introduit par Bernard Roman-Amat, membre de celle-ci). Ce type de projets ne demande qu’à se démocratiser, afin de réconcilier les Français avec une filière bois consciente des nouveaux enjeux et ajustant ses pratiques au fur et à mesure des avancées de la recherche.

Par Pauline Ibgui, Amandine Kemmel, Célia Chamillard, Marie Morille et Solène Mira,
étudiantes de l’école d’ingénieurs AgroParisTech – Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement

Sur le même sujet :
L’intelligence des arbres, le film et le livre qui sèment la controverse

L’intelligence des arbres: au-delà des controverses, où va notre société dingue des arbres? Par Meriem Fournier, dans L’Agora
La vie secrète des arbres: pourquoi un tel succès? Par Forêts de France, dans L’Agora

Pour aller plus loin :
– WOHLLEBEN P. (2017). La Vie secrète des arbres. Les Arènes. 260 p.
– BODEAU O., LENNE C., MOULIA B. (2014). Percevoir et bouger : les plantes aussi. Pour la Science, n° 438, p. 40-47.
– MARTIN L., LEBLANC-FOURNIER N., JULIEN J.-L., MOULIA B., COUTAND C. (2010). Acclimation kinetics of physiological and molecular responses of plants to multiple mechanical loadings, Journal of experimental botany, p. 1-10.
– THELLIER M. (2015). Les plantes ont-elles une mémoire ?, Éditions Quae GIE. 110 p.
– MOULIA B., COUTAND C., LEBLANC-FOURNIER N., DOUADY S., BASTIEN R. (2015). Proprioception as a key control of gravitropic movements and plant posture in the aerial organs of plants. 3rd International Symposium on Plant Signaling and Behavior 2015, Paris. PSB2015, 134 p., 2015, 〈hal-01269277〉.
– ELOY C., FOURNIER M., LACOINTE A., MOULIA B. (2017). Wind loads and competition for light sculpt trees into self-similar structures. Nature Communications, doi:10.1038/s41467-017-00995-6.
– BARTHOD C. (1999). Aldo Leopold, forestier américain : une histoire de forêts, de « cervidés » et de loups. Nancy : Engref, École nationale du génie rural, des eaux et des forêts.



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