Lettre ouverte: INRA, n’oubliez pas la forêt!

Arboretum expérimental mis en place dans le cadre d’un programme européen (crédit photo: Claude Nigen – CRPF Poitou-Charentes/CNPF)
Lettre ouverte: INRA, n’oubliez pas la forêt!

La décision forestière est un modèle de complexité et d’incertitudes (climat, évolution des marchés, priorités de la société). Nos attentes envers l’INRA sont à la mesure de ces enjeux.

 

Signataires de la lettre ouverte :
Antoine d’AMÉCOURT, président de Fransylva (Forestiers privés de France)
Luc BOUVAREL, directeur de Fransylva
Meriem FOURNIER, directrice du campus de Nancy d’AgroParisTech en charge des formations forestières
Denez L’HOSTIS, président de France Nature Environnement (FNE)
Cyril LE PICARD, président de l’Union de la coopération forestière française (UCFF)
Olivier PICARD, directeur recherche et développement à l’Institut pour le développement forestier (IDF), coordinateur du réseau Aforce

Nous accueillons avec intérêt la nomination de Philippe Mauguin à la présidence de l’INRA et souhaitons lui faire part de nos attentes pour la recherche forestière. Nous sommes mobilisés avec l’INRA pour les enjeux des forêts de demain. Propriétaires, gestionnaires de forêts, coopératives forestières, associations de protection de la nature et de l’environnement, ONG, formateurs et chercheurs, nous sommes tous ensemble parties prenantes des décisions concernant la forêt.

Nouveaux enjeux, nouvelles approches

Nous invitons l’INRA et ses unités de recherche forestière (à Nancy, Bordeaux, Montpellier, Orléans, Avignon, Kourou, Antibes), associées à ses autres forces en biologie, agronomie, sciences de la décision, biotechnologies, économie..., à développer avec nous des recherches sur les enjeux suivants.

• Changer nos pratiques face au changement climatique

À la fois risque et opportunité, le changement climatique appelle à adapter les forêts et à tirer partie de leur rôle positif sur le climat. Les évolutions du climat s’accompagnent de changements globaux d’usages des terres et de risques accrus ; elles remettent en cause les pratiques des forestiers et rendent nécessaire la création de nouveaux outils.

Nous comptons sur les équipes de l’INRA en matière de gestion du risque (incendie, sécheresse, attaques d’insectes et autres pathogènes). Nous comptons sur les forces de l’INRA pour travailler sur l’adaptation des forêts au changement climatique tant pour faire avancer les connaissances disciplinaires – génétique, sylviculture, écologie, économie... – que pour assembler ces connaissances dans des approches systèmes.

Il nous faut anticiper les risques de dépérissement, se préoccuper de maintenir la biodiversité, la qualité des sols et le bon fonctionnement des écosystèmes, intensifier la production et la récolte pour répondre à la demande plus forte en bois de construction et en bois-énergie, répondre par des approches paysagères à la demande des citoyens en forêt récréative. Les nouveaux sylviculteurs motivés par ces enjeux réclament des connaissances et des outils pour éviter des erreurs que l’on paierait longtemps.

• Mobiliser encore plus les sciences économiques et sociales

Les sciences économiques et sociales, aux côtés des sciences biologiques et techniques, devront favoriser l’émergence de solutions globales et viables au regard de l’adaptation au changement climatique, du renouvellement des forêts, du maintien de la biodiversité, de la mobilisation du bois. Il nous faut mieux comprendre les attentes des citoyens, les motivations des propriétaires forestiers qui sont les décideurs in fine, les modèles économiques de la forêt multifonctionnelle avec tous les services qu’elle nous rend. L’INRA a des forces dans ces disciplines que l’institut doit plus encore mobiliser pour la forêt.

• Développer de nouveaux usages du bois, intégrés dans une chaîne de valeur territoriale

Valoriser au mieux la ressource dans un contexte social, écologique et économique contraint nécessite d’explorer de nouveaux usages du bois et d’évaluer leur pertinence environnementale et économique. La chimie « verte » à base de produits connexes de scierie, les biotechnologies, le développement de nouveaux matériaux à base de fibres, de cellulose..., les énergies renouvelables à base de bois..., doivent se développer en s’intégrant dans toute la filière et la chaîne de valeur, sans oublier la rémunération des propriétaires et gestionnaires, et les interactions avec tous les autres services et produits de la forêt.

L’INRA a cette capacité de soutenir des approches systèmes, basées sur les usages en cascades, et les projets de territoires avec propriétaires et citoyens. L’institut peut fédérer les forces universitaires, intégrer la production de bois dans l’ensemble des services écosystémiques de la forêt, aider à lier l’amont et l’aval de la filière, à concevoir l’innovation sans déconnecter la technologie du modèle économique, environnemental et social à l’échelle du territoire.

• Améliorer notre approche de la biodiversité et des services écosystémiques

De nouvelles approches sont à inventer pour la conservation de la biodiversité. Comme pour la comptabilité carbone, le choix de l’état de référence prête à débat lorsque tout est changeant et bouleversé. L’INRA doit aider à améliorer l’opérationnalité des concepts de services écosystémiques et l’évaluation de ces services. Il doit contribuer à de grands programmes coordonnés avec le Muséum national d’histoire naturelle, le CNRS ou l’Irstea, à l’instar des travaux en cours sur les forêts anciennes.

En outre-mer, les collaborations avec le Cirad, le CNRS, l’IRD, AgroParisTech, les universités et les structures locales de développement et de protection de l’environnement, doivent se poursuivre afin de renforcer notre compréhension des processus écologiques en milieu tropical et d’œuvrer à la préservation d’un point chaud de la biodiversité pour lequel la France a une responsabilité particulière.

Expérimenter, innover, coconstruire

La recherche, la R&D et l’innovation en forêt sont affaire de cohésion entre acteurs. Nous devons poursuivre les partenariats entre l’INRA et nos équipes pour expérimenter, innover, coconstruire.

La mission « Innovation forêt-bois 2025 » et le programme national de la forêt et du bois (PNFB) que vous avez mis en place ont dessiné des orientations fortes pour les années qui viennent. Au-delà des intentions, il faut continuer à soutenir l’expérimentation de long terme, que nous réussissions avec l’INRA à la rendre compatible avec les temps des projets qui s’enchaînent, toujours plus courts et contraints.

L’expérimentation est un élément crucial pour passer de la modélisation à la pratique et pour montrer. C’est un outil nécessaire qui doit mailler le territoire national, en testant les solutions. L’expérimentation de terrain, c’est un point de rencontre entre chercheurs et praticiens, entre praticiens et citoyens.

Il faut enfin accélérer l’innovation à partir de la recherche, en développant les réseaux mixtes technologiques (RMT) comme modèles de coconstruction et de concertation, en nous aidant à motiver et former les jeunes aux métiers de la foresterie et des milieux naturels, en les formant aussi par la recherche pour l’innovation dans ces métiers. La formation n’est pas une mission première de l’INRA, mais l’INRA doit en être partenaire.

Cela est dans l’actuelle feuille de route de l’INRA qu’il faut concrétiser. L’INRA a un savoir-faire reconnu pour passer du laboratoire à l’expertise et au terrain, pour aller également vers la participation des citoyens à la démarche scientifique. Nous pensons, par exemple, à l’équipe « Mission pour la gestion de la végétation en forêt » (MGVF) de Nancy, aux travaux sur la contribution de l’INRA au RMT « Adaptation des forêts au changement climatique » (Aforce), à de nouvelles initiatives comme « Tous chercheurs en Lorraine ». L’INRA a un dispositif de transfert remarquable au moyen de ses postes d’interface entre recherche et développement, à maintenir et développer.

Un modèle de complexité et d’incertitudes

La décision forestière est un modèle de complexité et d’incertitudes (climat, évolution des marchés, priorités de la société). L’institution INRA doit positionner son expertise dans un réseau d’acteurs multiple, publics, privés, ONG...

Enfin, l’INRA est un organisme de recherche reconnu d’excellence, nationalement et internationalement, ce qui facilite le montage de projets d’envergure. L’INRA doit maintenir son positionnement académique pour entraîner une recherche forestière appliquée française d’excellence au sein de l’Agence nationale de la recherche (ANR), des projets européens H2020, du réseau international IUFRO, des prix internationaux et découvertes scientifiques à fort impact.

Nous attendons que le nouveau PDG de l’INRA, qui s’est beaucoup exprimé sur les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation en lien avec l’environnement, conforte l’engagement de l’INRA sur son projet forestier et y amène peut-être des idées nouvelles.

Antoine d’AMÉCOURT, président de Fransylva (Forestiers privés de France)
Luc BOUVAREL, directeur de Fransylva
Meriem FOURNIER, directrice du campus de Nancy d’AgroParisTech en charge des formations forestières
Denez L’HOSTIS, président de France Nature Environnement (FNE)
Cyril LE PICARD, président de l’Union de la coopération forestière française (UCFF)
Olivier PICARD, directeur recherche et développement à l’Institut pour le développement forestier (IDF), coordinateur du réseau Aforce

• Sur le même sujet : «Conforter l’INRA dans la recherche forestière avec nos partenaires» (Philippe Mauguin, INRA)

INRA : Institut national de la recherche agronomique.

Reproduction interdite sans autorisation écrite préalable.

Publicité